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Le blog Aloys

"IL", 2e partie, nouvelle extraite du nouveau recueil de nouvelles de JP VOLPI

13 Décembre 2014 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

"IL", 2e partie, nouvelle extraite du nouveau recueil de nouvelles de JP VOLPI

IL (2ème partie)

Il ne me dit pas quand, exactement, mais il avait perdu la vie dans cette maison, par une belle nuit d’été étoilée… Des plaintes provenant du jardin l’avaient tiré de son sommeil. Il se leva et alla regarder dehors, très précautionneusement, se dissimulant derrière le store vénitien de la salle à manger. Il distingua un pauvre bougre recroquevillé qui se tordait de douleur sur la pelouse. Il sortit avec précipitation. « Pour l’amour de Dieu, aidez-moi, s’il vous plaît ! » sanglotait l’homme. Maxence ne réfléchit pas et il l’aida à se remettre debout, puis il l’invita chez lui… L’étranger semblait avoir été vidé de plus de la moitié de son sang – il était blanc comme un linge. À peine fut-il à l’intérieur, et doté d’une puissance incroyable, il passa à l’attaque et blessa Maxence mortellement. À regarder le Bon Samaritain ramper jusqu’à la porte, tentant de se sauver, il se mit à ricaner avec la plus grande délectation… Et quand les parents et le jeune frère de Maxence rentrèrent d’un souper chez des voisins, que lui n’appréciait pas, le forcené les tua sur-le-champ, ne leur laissant aucune chance.

Maxence ne pouvait rien faire. Il était aux portes de la mort. L’homme revint rapidement vers lui pour achever sa noire besogne. Un plan manifestement prémédité, fomenté par le cerveau d’un monstre.

Mes larmes coulaient, sincères. C’était donc ça, la raison. La raison pour laquelle il ne pouvait pas partir. L’âme de ce pauvre garçon était tourmentée… et son fantôme demeurait irrémédiablement attaché à sa dernière demeure.

Je ne lui dis pas, mais j’avais pensé à tout autre chose. À quelque chose avec des canines pointues.

« Un fantôme ? » Mon analyse l’amusa quelque peu. Il marmotta que je n’étais pas très loin de la vérité. Devant mon regard perplexe, il me demanda si nous ne pouvions pas, plutôt, poursuivre cette conversation à l’intérieur. J’hésitai quelques secondes, c’est vrai, mais je n’avais pas le droit de refuser. Ma conscience me l’interdisait. Catégoriquement. Plus que tout, puisqu’il en avait, grâce à moi, l’occasion, il espérait remettre les pieds chez lui. Nul besoin d’être un génie pour le deviner, cela se voyait.

Je l’invitai donc à entrer, quelque trente ans après quand même…

Trente ans qu’il était là – peut-être beaucoup plus –, toujours à demi dissimulé derrière le platane centenaire, derrière la clôture en bois couleur chocolat, dont la peinture, maintenant, s’écaillait.

Je poussai la porte et passai devant, m’écartant pour lui signifier qu’il était le bienvenu. Il essuya ses pieds sur le paillasson et s’arrêta dans l’embrasure, jeta un coup d’œil semi-circulaire avant de faire un pas supplémentaire. Quand il fut à l’intérieur, il me parut tout retourné. Bien des souvenirs devaient assaillir sa mémoire, en cet instant, et la décoration différente, nécessairement, devait briser son cœur en une multitude de petits morceaux. Autant de morceaux que de souvenirs…

Il ôta son manteau, le posa sur un fauteuil dans le vestibule, et je m’aperçus que j’avais raison, il portait bien un costume gris anthracite.

Avec ma permission, prenant tout son temps, il explora chacune des pièces de la maison. Une à une. Bien sûr, je restai sur ses talons, le considérant avec une fascination non feinte. Il ramassa quelques objets qui l’intriguaient, et les regarda plus ou moins longuement avant de les remettre à leur place. Je fus très gêné quand il posa les yeux sur mes figurines Luke Skywalker, princesse Leia et Han Solo, seuls vestiges de mon enfance qui traînaient sur une bibliothèque suédoise plaqué merisier.

Mais il s’intéressa tout particulièrement aux personnes posant sur les photographies encadrées, et sourit de façon très nostalgique. Autrefois, les murs et les étagères devaient être recouverts de portraits et de cadres de sa famille à lui. Ce devait être douloureux… Étranger chez soi, avec quelqu’un d’autre que soi dans des pièces désormais méconnaissables. J’avais très mal pour lui. Affreusement mal.

Enfin, il fit de nouveau attention à moi, et sans tourner autour du pot un seul instant, il me demanda si la solitude pesait lourdement sur mes épaules. Son ton était dépourvu de toute malice – ou elle était fichtrement bien cachée. Il voulait une réponse franche. Juste une réponse franche… Je ne pus prononcer qu’un seul mot, et ce mot s’étrangla d’ailleurs dans ma gorge : « Oui ».

Après cela, je dus m’enfoncer dans le canapé, car je me sentais fébrile. Je ne comprenais plus vraiment ce qu’il se passait. (Ou, pour être honnête, je le soupçonnai.) Il vint s’asseoir à l’autre bout et s’immobilisa, les mains croisées sur les cuisses. Nous regardions devant nous, sans rien regarder en particulier.

Au bout de quinze minutes, ou une heure – je n’en sais rien, à dire vrai –, il me confia, usant d’une voix très calme, qu’il était un vampire. (Au final, ma première pensée avait été la bonne…) Je lui répondis, sur le même ton, que mon prénom était Eusèbe.

Logique…

– Fais-le, Maxence, le priai-je après un nouveau blanc. Vas-y.

– Je ne suis pas sûr de comprendre, Eusèbe…

– Et moi je crois que oui.

– Tu me demandes de te transformer en vampire ?

J’opinai, parfaitement muet, ne me rendant compte que trente secondes plus tard que ma tête montait et descendait sans interruption. Trente… longues… secondes. Et il était, lui, comme moi, amorphe. Complètement amorphe.

– Tu sais ce que ça veut dire, être comme moi… Tu sais ce qu’il te faudra faire pour survivre, murmura-t-il sans oser me regarder.

– Boire le sang, dormir dans un cercueil… Je sais tout cela, oui. Tu as, devant toi, le plus grand fan d’Anne Rice au monde. J’ai lu, et relu, ses Chroniques des vampires.

– Et tu es prêt à renoncer à ta précieuse vie humaine pour devenir un mort qui marche ?

– N’est-ce pas toi qui m’as demandé si la solitude m’était insupportable ? Ne t’ai-je pas répondu par l’affirmative ? Je vais te le dire, ce que je pense… Tu ne m’as pas demandé si la solitude me pesait pour rien. Car c’est aussi ton cas. Voilà des années que tu es là, dehors. Mon homme derrière le platane. Tu ne le sais pas mais… j’ai grandi avec toi, Max. Tu ne m’as pas demandé si la solitude me pesait pour rien, non… J’ai aussi ressenti la tienne. Car tu es un vampire.

– Bravo, tu m’as percé à jour… dit-il, acculé et contrarié. Mais, soit dit en passant, je ne supporte pas qu’on m’appelle Max, Eusèbe. Ne le fais plus, s’il te plaît.

– Comme tu voudras.

– Je vais devoir te donner la mort, maintenant.

– Je le sais. Et nous devrions brûler cette maison, ajoutai-je après un bref silence, décidé.

Il s’arrêta dans son élan, réfléchit quelques secondes, et il approuva cette perspective. Celle d’un nouveau départ.

Je le retrouvai soudain collé à moi – ayant vu tellement de films de vampires, des chefs-d’œuvre et des très mauvais, j’acceptai cette intimité incongrue mais nécessaire. Il pencha ma tête sur le côté mais se figea, car je sursautai.

– Tu veux que j’arrête ?

– Je ne veux plus être seul, et tu ne veux plus être seul.

– Ça va aller… me souffla-t-il à l’oreille. Tu ne vas sentir qu’une douleur très brève quand mes canines vont pénétrer dans ta chair.

Il mordit dans mon cou, me vida de presque tout mon sang. Je me sentis partir, et mourir. C’était très agréable, cet abandon… Les battements de mon cœur ralentissaient. La fin était proche. Mon sang souillait les lèvres du vampire. Il en avait sur tout le menton. Et ses yeux étaient devenus deux magnifiques calots noirs, mais non opaques.

Après quoi, s’entaillant le poignet d’un coup d’ongle, il m’invita à venir boire son sang miraculeux.

– Bois, Eusèbe, ou tu ne reviendras pas du royaume des morts. Je te dirai quand il te faudra arrêter.

Je pressai ma bouche sur son poignet et suçai le liquide précieux qui s’écoulait de la plaie. C’était tellement bizarre, et si bon, en même temps. Des images se précipitaient dans mon esprit. Elles appartenaient au passé de Maxence, mais aussi à d’autres personnes avant lui. Son créateur, et le créateur de son créateur… C’était une confusion totale de couleurs et d’évènements, et de bribes de paroles et de sons. Les images saccadées, agréables, mélancoliques, ou sordides, m’emmenèrent jusqu’aux ruines du théâtre antique d’Argos, dans le Péloponnèse, en Grèce. Un mot, ou un nom, semblait revenir dans les bouches de gens morts depuis des siècles : Shade.

Je vis des orgies, des sacrifices… Des batailles et des pays ravagés… L’océan. Des amants séparés, également… Je vis des jeunes filles violées et vendues comme esclave. Je vis la tête d’une sublime femme brune se détacher de son cou. Tout était tellement confus… Je ne comprenais rien à ce maelström. Mais ce mot, ou ce nom, revenait sans cesse : Shade. Il m’inspirait une grande crainte. Et je n’étais pas en mesure de comprendre pourquoi. Pas assez d’informations…

– Cela suffit, maintenant, Eusèbe, m’ordonna le vampire, m’arrachant à cette fantasmagorie.

Et, sans crier gare, il me brisa la nuque.

Si l’on m’avait dit que cette nuit allait être la nuit de ma mort, puis de ma renaissance, je ne l’eusse point cru.

La nuit suivante, quand je soulevai le couvercle de mon cercueil, Maxence était là, semblant m’attendre patiemment. Il m’observait.

– Où sommes-nous ? marmonnai-je.

– Mais dans mon mausolée.

– Et ta… ma… notre… Et la maison ?

– Brûlée. Comme tu l’as toi-même suggéré. J’ai un frère, désormais… Il est plus que temps de laisser le passé derrière moi. Je n’en ai été que trop longtemps prisonnier. Tu m’en as fait prendre conscience, et je t’en suis reconnaissant.

– Nous, Maxence. Derrière nous, rectifiai-je.

Il sourit, et s’excusa pour cette petite maladresse verbale.

– Tu m’as brisé la nuque…

– C’est vrai.

– Tu aurais pu prévenir.

– C’est vrai.

– Ne le fais plus, s’il te plaît.

Le vampire se mit à rire. J’aimais ce rire. J’avais un frère, désormais.

– Il fallait bien que tu meures, pour revenir à la vie…

– Mais tu aurais pu prévenir, répétai-je sans amertume.

– La vie éternelle a un prix, Eusèbe… continua-t-il, plus grave. Tu dois être prêt à affronter cette nouvelle existence, et tes nouveaux pouvoirs. Ceux qui sont passés de mon corps dans ton corps. J’ai tellement à t’apprendre… Et quand tu auras apprivoisé ton nouveau toi, nous parcourrons le monde. J’y pense… Puisque tu aimes tant Anne Rice et ses vampires, nous irons en premier à la Nouvelle-Orléans. Qu’en dis-tu ?

– Shade, qui est Shade ? demandai-je.

– Oublie ce nom, mon frère. Il est synonyme de malheur.

Retrouvez J. P. VOLPI sur sa page Facebook :

https://www.facebook.com/j.p.volpi.officiel

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Rolande Quivron 21/12/2014 16:34

Décidément, il y a de ces coïncidences ! Je viens de recevoir une invitation pour une soirée théâtre au profit de l'asbl Continuing Care .... du temps où j'étais bénévole auprès des mourants !!
Au programme : "Vampires" .... le 22 avril 2015 à 20H15. Avec, tenez-vous bien, José van Dam et Jacqueline Bir ....
Si cela vous intéresse, je peux vous donner les coordonnées.
La vieille dame indigne ....qui en a vu d'autres ....
Merci pour vos gentils commentaires qui me touchent beaucoup.

De Bodt Nicole 17/12/2014 23:55

C'était donc un vampire ! Ils sont deux maintenant et je suis curieuse de découvrir ce qu'ils nous réservent ... Et ce mystérieux Shade, il m'intrigue. Vite la suite ... Félicitations !

J. P. VOLPI 18/12/2014 01:50

Merci beaucoup, Nicole !

Rolande Quivron 16/12/2014 15:02

Eh .... bien oui, il m'arrive encore d'être surprise et d'attendre une suite d'histoire avec curiosité !
Et là, c'est 10/10.
A bientôt 84 ans ! la honte quoi !
Deviendrai-je une "vieille femme indigne" ??

Rolande Quivron 18/12/2014 18:58

Bonsoir Jean-Pierre et merci pour votre réponse qui m'a beaucoup touchée.
Ah! les grands-mères .... J'adorais également ma grand-mère maternelle. J'ai repris son nom pour lui rendre hommage et celui de mon père pour la même raison.
Ils sont partis trop tôt eux aussi.
Enchantée d'avoir ravivé le côté sentimental .... qui transpire envers et contre tout dans le personnage du vampire ....Si si .... je le sens.
Vous savez, Barbe Bleue ce n'était pas rien et, pourtant, ce conte m'a également subjuguée il y a longtemps .... si longtemps.
Rescapée de la canarde deux fois ....Pourquoi ? A vous de deviner .... peut-être.
Bonne soirée et vivement la suite .... A bientôt. L'indigne pas indignée du tout. Au contraire.

J. P. VOLPI 17/12/2014 00:15

La honte ? Indigne ?... J'ai plutôt envie de dire magnifique...
Je suis tellement touché, Rolande...
Ma grand-mère aurait à peu près le même âge, si la maladie ne me l'avait pas arrachée il y a déjà de nombreuses années ; trop jeune donc... Je donnerais des années de ma vie pour qu'elle soit là et embête tout le monde en s'écriant : "C'est mon petit-fils qui a écrit cette histoire, ce livre !"
Alors, vraiment, infiniment touché, oui... Il me plaît énormément de savoir que je puis toucher, avec tout le respect que je vous/te dois, une adorable "vieille femme indigne". Merci mille fois...
(Argh, maintenant les gens vont savoir que l'auteur sanguinaire que je peux être est un grand sentimental, en réalité !!! Clin d’œil affectueux.)

Rolande Quivron 15/12/2014 13:40

Pas vraiment une fan des histoires de vampire, mais celle-ci m'a accrochée. Et ce, dès le départ.

Ce type tapi derrière un platane, je le sentais plutôt comme un amoureux transi.
On verra cela plus tard sans doute. Et puis le Shade m'a intriguée .... Sade ? L'écrivain ?
Simple extrapolation ?
La suite est attendue avec impatience !
Merci car je ne lis plus beaucoup ....A plus

J. P. VOLPI 16/12/2014 01:47

Merci infiniment, Rolande.
Penser que je réussis à surprendre, si je ne m'abuse... est une belle récompense.
Merci...

Philippe D 14/12/2014 21:17

Trop long pour lire à l'écran. Il faut que je l'imprime.

J. P. VOLPI 16/12/2014 01:45

L'effort me touche beaucoup, Philippe... Merci.

Edmée De Xhavée 13/12/2014 21:36

Aah, nous allons donc retrouver Shade tôt ou tard. Mais c'est vrai, que sont devenus Romuald et Clarisse, ou ai-je loupé quelque chose? Bonne lecture en tout cas!

J. P. VOLPI 13/12/2014 23:20

Non, non, tu n'as rien loupé, Edmée. Rien n'est prévu pour Romuald ou Clarisse...
Content que tu aies aimé. Merci.

M-Noëlle FARGIER 13/12/2014 06:18

Beaucoup de subtilité. Les deux premiers personnages, Clarisse et Romuald, ce dernier dont l'existence est déjà un point d'interrogation (d'ailleurs ne serait-il pas...?) "cicatrices immortelles" donnent le ton qui sera renforcé par l'apparition. En même temps l'ambiance est très rationnelle "logique" en répétition... et le personnage également puisqu'il arrive à accepter cette apparition allant même jusqu'à cette rencontre qu'il vit d'une façon quasi normale. Et là que c'est le point fort et subtil car ainsi le lecteur a tellement les pieds sur terre face à cette situation extra-ordinaire que c'est encore plus effrayant. Ouf ! je n'ai pas de platane autour de ma maison :) Shade sort-elle de l'ombre dans le recueil ?

J. P. VOLPI 13/12/2014 10:31

Merci infiniment, M-Noëlle...
Cette histoire aura bien sûr une suite. Le personnage de Shade n'apparaît pas sans raison, effectivement... Mais c'est un personnage compliqué dont les projets nécessiteront bien plus qu'une nouvelle... Par ailleurs, en écrivant cette histoire, je me suis attaché aux personnages de Maxence et d'Eusèbe, et ils reviendront un jour...

Jean-Louis Gillessen 13/12/2014 01:18

Sans savoir qui est Shade, voilà une histoire de vampires qui nous a bien mis en haleine ...

J. P. VOLPI 13/12/2014 10:32

Merci, Jean-Louis...