Nouvelle n°1 - Thème le Cauchemar, concours pour la revue "Les petits papiers de Chloé"

Publié le par christine brunet /aloys

Maudite rivière

Je marchais depuis des heures et des heures. Sous un soleil de plomb qui m’abrutissait les membres. Et tous ces bruits, des bruits d’armes, des bruits sourds qui me transperçaient les tympans. L’impression que cette guerre pulvérisait, en même temps que les chairs humaines, tout ce que la nature avait de plus beau. Je me disais que c’était injuste, qu’on ne pouvait laisser errer de telle façon une si jeune fille. En haillons. J’en voulais au monde entier. Mes membres s’engourdissaient. Combien de kilomètres avais-je parcouru sous cette chaleur ? Dix, vingt, trente kilomètres ? Mon bien-aimé, où était-il ? Lui aussi, il languissait tout le long des routes. Sa dernière lettre me fut si cruelle à lire. Mais ses mots étaient si beaux. Je regardais le ciel et j’avais l’impression que tous les mots qu’il m’avait écrits étaient suspendus aux rares nuages qui défilaient. J’inventais des étoiles et j’essayais de les détailler. Je les nommais. Comme si accrocher mon regard à l’univers et ses galaxies me rapprocherait de mon bien-aimé. Que je sentais si loin et si près à la fois. Que je sentais tout à la fois mort et vivant. Assis entre deux mondes. Ne sachant qui combattre. Ne sachant qui même aimer. Dans sa dernière lettre, j’avais très bien compris ses dilemmes. Comme si l’avenir lui était déjà familier et que dans les poussières des routes qui le malmenaient, il savait lire avec certitude les desseins médiocres des heures à venir. Il n’était né ni au bon endroit ni à la bonne époque. Et il le savait. Ses élans pleins de contradictions en avait renversé plus d’un. On le montrait du doigt. Sur ses propres terres, il était l’incompris, celui qui, celui que. Oh, ces bruits de guerre tout autour de moi. Ces éclats de plomb qui foudroyaient des innocents. Parfois, à bout de force, je levais les yeux vers le ciel. Et je lisais ses mots, des chariots de mots tirés par des chevaux de bois. Et je me sentais bien, je n’entendais plus rien. C’est alors que je perçus, par miracle, le murmure d’une rivière. Dans la verdure, je fis quelques pas. Plus je m’approchais de cette rivière et plus je me sentais bien. Je n’entendais que son chant qui couvrait dès lors les bruits de la guerre. Au loin, je vis une montagne et des rayons de soleil illuminaient l’endroit. Que vous qui me lisez avez reconnu mais que je ne citerai. Je sentais le bonheur en moi et je me dis que peut-être aussi, quelque part sous la Grande Ourse, lui aussi ressentait, à la place de ses tourments habituels, l’image floue de quelque chose d’heureux. A mon réveil, je vis des glaïeuls, je vis des herbes folles et j’entendis encore les murmures de cette rivière. J’étais allongée auprès d’un soldat, endormi lui aussi. Cela me rassura. Je me sentis moins seule et je crus durant quelques secondes que le cauchemar prenait fin. Mais sa main était froide et lorsque je me rapprochai de lui, je vis que son sang se répandait sur l’herbe. Tout mon corps saignait aussi, mon corps était las, si las. Je regardai le ciel et ses chariots de mots. Des étoiles sur leurs balançoires de feux me souriaient de tous leurs éclats. Arthur était loin, bien loin. Mais les semelles d’Arthur Rimbaud ne combattaient pas les démons du poète révolté. C’est cette dernière image que le vent me souffla. Car l’instant d’après, je sombrai moi aussi dans un monde inconnu.

La fenêtre de ma chambre s’ouvrit brusquement et les rideaux se déchirèrent. Les éclairs n’éclairaient qu’un seul livre, celui que je tenais entre les mains lorsque je m’endormis. Par delà les vengeances de la nature, j’entendais encore l’écho de bruits sourds, des bruits de guerre. Et sur le tapis poussiéreux sur lequel le livre était tombé, une tache de sang s’agrandissait, creusant des sillons, des tout petits ruisseaux. Rouges. Le cauchemar s’intensifia lorsque je m’aperçus que le corps du soldat avait disparu. D’Arthur Rimbaud, il ne me restait que cette dernière lettre. Et ce livre. Dans lequel ce magnifique sonnet en alexandrins pouvait encore se lire. « Le dormeur du Val » respirait encore. D’une certaine façon.

Publié dans concours

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Carine-Laure Desguin 17/11/2014 07:15

Les votes devront être postés sur le post de la dernière nouvelle. Vous aurez jusqu'au 2 décembre inclus pour voter.

Edmée De Xhavée 16/11/2014 09:40

Mais... il ne faut pas lire des poèmes aussi tristes avant d'aller dormir!!!

Très bien écrit, on est captivés et capturés tout de suite!

Pâques 15/11/2014 23:41

Bravo à l'auteur de ce texte !!!

Micheline 15/11/2014 18:34

Voilà un très beau texte !

De Bodt Nicole 15/11/2014 12:37

Je ne sais pas ce que l'on va nous proposer comme textes ensuite mais là je suis déjà conquise et épatée. Toutes mes félicitations, j'ai vraiment aimer cette nouvelle ! Bravo

M-Noëlle FARGIER 15/11/2014 08:25

Au-dessus de très très très fort ? Ah oui ça commence sublimement, niveau au top du top :)

Philippe D 15/11/2014 07:02

Ouh là! ça commence fort! Les autres textes ont intérêt à être bons car celui-ci est parfait.
Je vote pour le texte 1. Bon, je rigole, j'attendrai les autres mais je trouve beaucoup de qualités à celui-ci. Bravo à l'auteur que je n'ai pas identifié.
Ceci me fait moins regretter de n'avoir pas participé à ce concours. J'étais décidé à le faire et j'ai laissé passer la date. Mon talent n'arrive pas à la hauteur de celui-ci, alors, point de regrets!

Carine-Laure Desguin 15/11/2014 06:36

On sort de ses plumes et on rentre dans une histoire de cauchemar. Ça démarre trèèès fort. Je frissonne encore.

Jean-Louis Gillessen 15/11/2014 02:22

Oui, sur fond de guerre, cette maudite rivière met en scène habilement bien sombre passage de l'Histoire (au début j'ai pensé à la chanson de Reggiani ), et fait un rappel au grand poète Arthur Rimbaud. J'ai une petite idée sur l'auteure ... chuuuuut .....

J. P. VOLPI 15/11/2014 00:40

Eh bien ! Le concours commence très, très fort, je dois dire...
Aucune idée de qui peut être l'auteur, mais une bien belle plume !