JOURNAL D'UN TROU DE SERRURE, un texte de Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

JOURNAL D'UN TROU DE SERRURE

Clic clac ! La porte s'ouvre sur une pièce un peu sombre… Chouette, je vais avoir un nouveau compagnon ! Qui est-il ? Pourquoi est-il là ?

Et puis, quelle drôle d'idée d'arriver un mardi ! Notez que la plupart des séjours commencent un mardi… Et je ne sais pas pourquoi ! Moi qui suis ici depuis plus de cinquante ans, je ne le sais toujours pas !

Mon nouveau voisin s'installe rapidement sur son lit, ouvre le gros sac et range ses affaires dans la garde-robe. Un rapide coup d'œil par la fenêtre : il fait gris et moche.

"Mon séjour commence bien !", sont ses premiers mots depuis qu'il est entré.

Mercredi, il s'est levé tôt, a rapidement fait sa toilette et s'est fait servir son petit-déjeuner au lit. Le serveur n'a pas voulu entrer et il a dû se lever pour prendre son plateau. Café fumant, tranches de pain mie, beurre et confiture plus un yaourt, comme il l'avait demandé !

Jeudi, on vient d'apporter son ordinateur et une imprimante. Le voilà assis à sa table pour des heures entières. Il l'a décidé, ses repas lui seront servis ici même. Pas de temps à perdre. Matin, midi et soir, toujours le même rituel : On frappe à la porte, on ouvre et on lui tend son plateau en reprenant celui du repas précédent. Il écrit sans s'occuper de rien d'autres, il écrit encore et encore.

Aujourd'hui vendredi, je l'ai entendu refuser de rencontrer un homme qui venait le voir "Dites-lui que je lui fais confiance et qu'on se verra lundi", a-t-il déclaré. Et il a continué à écrire. Une rame entière de papier, des centaines de pages, avec quelques dessins mais surtout des mots, des phrases et encore des phrases.

Et moi, je suis obligé de subir le cliquetis infernal de ce clavier de malheur qu'il utilise comme un fou !

Il en a des choses à dire, ce n'est pas possible. C'est le premier client que je vois agir ainsi en cinquante ans de bons et loyaux services. Il est près de minuit quand il s'arrête. Enfin, je vais pouvoir dormir !

Samedi et dimanche, deux jours de congé pour toutes et tous. Sauf pour lui et le personnel de service.

Il écrit, mange, écrit encore, imprime des pages et des pages…

Vingt heures dimanche, il s'arrête, quitte son ordinateur et relit tout. Il y passera la nuit et moi avec… Cette satanée lumière m'empêche de fermer l'œil. Heureusement je sais que dès lundi, il partira comme les autres et que mardi, un nouveau client le remplacera…

Enfin, vers cinq heures du matin, il tourne la dernière page. Il y écrit quelques mots à la main et semble satisfait.

C'est vers sept heures qu'on l'a réveillé et qu'on m'a réveillé aussi. Le directeur est venu en personne pour le saluer et les membres du personnel qui l'avaient côtoyé durant la semaine l'ont accompagné jusque dans la cour.

La guillotine attendait.

Louis Delville

louis-quenpensez-vous.blogspot.com

JOURNAL D'UN TROU DE SERRURE, un texte de Louis DelvilleJOURNAL D'UN TROU DE SERRURE, un texte de Louis Delville

Publié dans Textes

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

De Bodt Nicole 18/12/2014 00:04

Tout à fait surprise, je me posais beaucoup de questions, qui ? Où ? pourquoi ? Un hôtel ? Reprendre le plateau en apportant le suivant ? L'idée de la prison m'avait frôlée mais non, me disais-je, et en trois mots j'ai tout compris. Félicitations.

Pâques 16/12/2014 19:43

Surprenant !
Je croyais qu'il était dans un asile de fous :-)

Rolande Quivron 15/12/2014 13:14

Gloup .... L'idée de la prison m'a totalement échappé. Je pensais plutôt à un home, avec, en finale, un suicide.

Alors oui .... bravo et encore bravo pour cette chute tout à fait inattendue et coupante-soufflante.

On en redemande. Merci.

Louis 15/12/2014 09:45

Merci ! J'avoue que j'ai passé quelques bonnes minutes en écrivant ce texte. Dès le début, je connaissais les trois derniers mots !

Philippe D 14/12/2014 21:15

Il doit en voir des choses, le trou de serrure!

M-Noëlle FARGIER 14/12/2014 19:49

Je rejoins Jean-Louis et la fin....ça coupe le souffle !

Jean-Louis Gillessen 14/12/2014 01:43

Kafkaien! Surprenant, du début à la fin, ce récit est un délice de suspens dont la chute en 4 mots qui tombe comme le couperet est totalement inattendue.