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Le blog Aloys

"Toujours aussi jolie", un feuilleton signé Carine-Laure Desguin

25 Septembre 2014 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Feuilleton

Carine-Laure Desguin
Carine-Laure Desguin

Episode I : Ce visage, elle le reconnaît. Est-ce possible ?

Ses petits doigts nerveux clapotent sur le pc et, à mesure que les photos se dévoilent, elle sent monter en elle comme une fièvre, pire encore, sa tête est comme une fournaise ardente, que des pelletées de charbon, lancées à intervalles réguliers, empêcheraient de se refroidir. Ces photos prises hier soir, dans la salle des pas-perdus de la gare du sud, elle les agrandit, les renverse, les triture dans tous les sens. Ce visage, là, au milieu de la foule grouillante, juste derrière la tronche anguleuse d’un grand binoclard, ce visage, elle le reconnaît. Mais est-ce possible ? Non, c’est impossible, complètement impossible ! Et pourtant, ces yeux, qu’elle devine verts et frondeurs, ce regard provocateur…C’est une illusion, un rêve, un désir. Oui, c’est ça, un désir. C’est la projection de son désir qui débarque dans la vraie vie. On a tous été victimes de ce leurre un jour ou l’autre, c’est l’histoire de l’assoiffé qui fantasme devant une oasis, en plein désert…Mais ce visage, non, non, c’est impossible ! La quatrième dimension, les apparitions de spectres, basta ! Nous sommes en 2014, bordel ! La jeune femme se pince, se gifle. Elle visionne encore et encore ces photos, se colle les yeux sur l’écran.

Dans ce grand appart du dixième étage de la tour Centre-Europe, un appart plein de la lumière blanche de ce printemps précoce, Virginia scrute encore chaque millimètre carré de la troisième photo, celle où le grand binoclard courbe un peu le dos et laisse entrevoir l’image moins floue d’un visage, celui de l’homme campé juste derrière lui. A présent Virginia hésite, ses certitudes s’estompent, ses rêves s’effritent et, après ces longues minutes partagées entre exaltation et désespoir, elle se raisonne.

Marcus est mort. Mort. Il ne reviendra plus jamais traîner dans cette ville. Marcus est mort. C’est bien son nom qui est inscrit sur le grand caveau familial du cimetière de Charleroi-Nord, Marcus Stordeur. Un caveau énorme, imposant comme un mausolée, presqu’aussi grand que celui de ces hommes illustres qui ont donné du punch à cette ville, des hommes comme Jules Destrée, Joseph Tirou, et Emile Vandervelde, pour ne citer qu’eux. Les Stordeur n’avaient pas lésiné, comme d’habitude. On est notable ou on ne l’est pas. Marcus, avec ses idées d’anar et ses larcins dévoilés au grand jour leur avait jeté la honte et quelque part, Virginia le savait, ça les arrangeait tous que Marcus disparaisse.

D’ailleurs, quand elle a quitté la ville après la mort de Marcus, elle en mettrait sa main au feu, ils ont tous ressentis un réel soulagement, aussi bien les Stordeur que les Uittebroek, ses parents à elle. Virginia le savait, sa présence, même amputée de celle de Marcus, ça les aurait tous gêné, leur belle réputation aurait perdu de son aura. Des gosses qui crachent sur l’univ et qui postulent pour un art libre, un art pour tous, un art libérateur, ça doit s’éclipser, ça doit se fondre dans le néant ou alors ça doit courber l’échine et rentrer dans les modèles conformes aux idées de la bonne société.

Marcus est mort. Elle se répète cette phrase des centaines de fois. Et des sanglots commencent à l’étrangler. Qu’elle ne peut réprimer. Alors, à la fois furieuse après elle-même et dépitée, elle sort de la poche de son jeans, à la façon d’un mec, son paquet de Marlboro, celui acheté la semaine dernière à l’aéroport. C’est sa première clope depuis son retour sur les lieux de son enfance, trop occupée à déballer ses cartons. Et de plus, s’installer dans cet appart, cela entraîne les sacro-saintes formalités, tous ces papelards inutiles, l’attente dans les bureaux de la maison communale, les mines excédées des employées lorsqu’elles lisent les documents des expatriés…

Presque dix ans que Virginia a quitté le Pays Noir, the Black Country comme lançait Marcus, juste pour agacer ses vieux, pendant le repas dominical. Après la disparition de Marcus, Virginia est partie comme ça, sur un coup de tête, pour en faire baver à ses vieux qui, de toute façon l’auraient enfermée dans ces espèces de maisons de jeunesse pour gosses turbulents. Virginia a préféré trancher elle-même. Elle n’en pouvait plus, elle étouffait. Tous ces endroits qui lui rappelaient les heures passées avec Marcus, ça devenait intolérable. Alors elle s’est tirée, en prenant bien soin de piquer du pognon sur les comptes de ses vieux. Le pire, c’est qu’ils ne l’ont même pas recherchée, cette fille rebelle.

Fin du premier épisode.

Carine-Laure Desguin

carinelauredesguin.over-blog.com

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Rolande 27/09/2014 10:43

Après tous les commentaires et malgré ma décision de me mettre au vert pour un bout de temps, je n'ai pu résister !!

Ce "mettre au vert" pour classer, ouvrir des archives familiales pleines de poussière et jamais lues ....font remonter certains souvenirs et réactiver d'anciennes blessures. Je maintiens le "Ce" ...
Comme l'héroïne, j'ai également voulu rompre et je me suis expatriée.
A travers elle, je m'aperçois que les choses ne changent guère et que les "ex" entraînent toujours les mines excédées des employés (es) . Bref, nous devenons à jamais des étrangers dans notre propre pays.

J'en ai écrit des poèmes ....! 800 environ. Certains édités, d'autres gisent dans mes tiroirs.

Bref, J'adore et j'attends la suite avec impatience avec l'espoir de voir réapparaître Marcus. Même sous forme de fantôme ....car je les adore .... Bravo chère Carine-Laure. Je me pâme devant votre talent. A tantôt ....Rolande

Nicole De Bodt 26/09/2014 19:14

Et bien Carine Laure me voilà de nouveau bien accrochée. Une héroïne à qui je peux m'identifier, un nouveau présent, un retour sur le passé, le souvenir d'un amour perdu et une vision qui chamboule tout. Les pensées se bousculent, épuisent ... Vrai ou faux, folle ou pas folle. Je veux y croire Marcus est vivant, du moins j'ose l'espérer ... Il faut que je sache ... On verra au deuxième épisode si tu vas me surprendre, m'enchanter ou me désespérer. Bravo de nouveau un feuilleton dont je me souviendrai certainement.

Didier 26/09/2014 16:50

A tous les coups, il n'est pas mort... quoique.... Je sens l'entourloupe... En tous cas, ça commence sur les chapeaux de roue...

Marie-Claire George 26/09/2014 10:28

Emballant, c'est le mot. A quand la suite ?

Carine-Laure Desguin 26/09/2014 13:56

Ben c'est demain, la suite! Quatre épisodes! olé!

Edmée De Xhavée 26/09/2014 08:41

Ah oui ça commence bien, on est déjà accrochés: rébellion, lutte de classes, contraste passé-présent, une sorte de violence/passion que l'on sent déjà... j'attends demain!

Christine Brunet 26/09/2014 08:07

J'aime ce texte qui balance au gré des certitudes du moment et les souvenirs. C'est rythmé, moderne. Vivement la suite... Mais attention, Carine-Laure, si Marcus ne revient pas d'entre les morts... Vengeance !

Carine-Laure Desguin 26/09/2014 07:36

Allez hop! Comme je ne me souviens plus de la suite des événements, j'attends demain avec impatience également!

Jean-Louis Gillessen 26/09/2014 01:33

Yeah, Carine-Laure, ça jazze ! Et le texte au présent, je suis comblé ! (t'avais employé l'imparfait dans un texte précédent). A nouveau un chouette suspense, une ambiance bien campée, une héroïne délurée un peu anar une bonne histoire ... et c'est parti. Vivement la suite demain.