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Le blog Aloys

Alain Delestienne : Ecrire, pour moi, c’est jouer et travailler avec des mots et des phrases pour « fabriquer » du sens, de la beauté...

25 Septembre 2014 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #interview

Alain Delestienne : Ecrire, pour moi, c’est jouer et travailler avec des mots et des phrases pour « fabriquer » du sens, de la beauté...

Alain Delestienne, c'est d'abord un nom, sur facebook et des commentaires pertinents sur tel ou tel titre présenté... et cela, c'était bien avant que je n'apprenne qu'il allait faire partie de la grande famille Chloé des lys ! Le projet se concrétisant peu à peu, je lui ai demandé de présenter son livre et son approche de l'écriture. Et voilà ce que ça a donné !!!!

Qui es-tu ? Je suis né en 1949 à Virginal (Brabant, Belgique) dans une famille nombreuse. Maman nous faisait la lecture avant que nous ne sachions lire, papa avait un grand coffre bourré de livres. J’ai, très jeune, aimé l’écriture et les livres. J’ai donc fait des études secondaires littéraires. A défaut d’être professeur de français, j’ai été successivement instituteur, employé de bureau et fonctionnaire.

Qu’as-tu écrit ? J’ai écrit une autofiction au départ de mon quotidien des années 2008, 2009. Je me suis vite écarté de la stricte réalité pour reconstruire en quelque sorte aussi bien l’environnement que les personnages en allant même jusqu’à une timide incursion dans le fantastique.

Tu en dis quelques mots ? Un sexagénaire assez isolé se sent vieux à cause de la fatigue qui lui colle à la peau. Il rencontre sur internet une jeune-femme avec qui il prend plaisir à parler et commence à lui raconter sa vie par écrit sur un blog. Le fait d’écrire va lui faire prendre du recul et il va se rendre compte qu’il y a plein de belles choses dans sa vie. La contemplation de la nature, des rencontres et des conversations agréables, de beaux souvenirs d’enfance, des tranches de vie enrichissantes avec ses quelques amis, … Et surtout, les vacances à la mer avec ses deux filles avec qui il connaîtra des aventures, du rire, du bonheur.

Depuis quand écris-tu ? De façon tout à fait confidentielle, depuis les années 1990 où j’ai entamé une correspondance presque quotidienne avec ma fille cadette alors que nous vivions sous le même toit ! Les nombreux carnets que nous avons noircis n’ont jamais quitté la maison.

Un déclencheur ? Oui, le déclencheur, qui a un rapport avec mon intérêt pour les branches de la linguistique, est une orthographe 100% phonétique que je « m’étais inventée » et que j’avais envie d’utiliser après l’avoir apprise à mes deux filles.

Cela veut-il dire que ton roman utilise cette orthographe ? Non, pas du tout, il ne serait pas lisible parce que cette orthographe demande quand même un tout petit apprentissage et, pour la lire et l’écrire aussi vite que l’orthographe normale, il faudrait l’avoir pratiquée depuis l’école maternelle. Cela ne m’a pas empêché d’écrire tout mon récit une première fois avec « mon » orthographe et de le retranscrire ensuite en orthographe traditionnelle. Je l’utilise encore actuellement pour ma liste de courses ou pour envoyer un texto à mes filles. N’étant pas linguiste, je précise que je confonds peut-être les mots phonétique et phonologique. Le principe est « un phonème – une lettre » en partant des 26 lettres de l’alphabet du français. Quelques lettres ont disparu, mais surtout 3 accents ont été ajoutés qui malheureusement n’existent pas sur un clavier d’ordinateur. Par exemple, un trait horizontal pour un son long, un petit serpent pour nasaliser une voyelle (a – an, u bri – un brin), un petit v pour transformer un phonème en un phonème parent ( u – ou, lu – loup ; le w de joie ou de juin ; le o de pot ou de peau). J’ai résolu entre autres la fermeture du a pour passer de patte à pâte en allongeant le a de pâte.

Afi, je ne vè pas m étèrnizé, j é déja été tro lo. S’il y avait les accents magiques, 10 pages de texte te suffiraient amplement pour avoir tout assimilé sans aucune explication de ma part. Espérons que l’Académie française ne tombe pas sur une copie de l’interview ou nous allons nous faire excommunier !

Par ailleurs, n’est-il pas compliqué (si ce n’est pas le cas) de revenir à un style « classique » après avoir titillé la simplicité ? Pour le style proprement dit, cette fantaisie orthographique n’a rien changé. Ce qui a changé pour moi, c’est une dégradation de mon orthographe d’usage due au fait que pendant des années, je n’ai plus dû faire attention aux difficultés de notre orthographe française. J’utilise désormais très régulièrement l’un ou l’autre dictionnaire.

Et puis comme je suis curieuse, tu me proposes un exemple ???? Le premier paragraphe de mon livre ??? Attention, tiens-toi bien !

Sa fezè déja pa mal d ané mitena c il pasè sè matiné a regardé par la fenètre de la cwizin, asi sur u taburè dur é icofortabl. Il s évèyè latma a n écuta la radyo é a parla de ta z a ta avèc sè hyi. Ivèr com été, il uvrè tut grad la port pur profité de l èr frè é sortir pe a pe de sa torper. Le café é lè sigarèt fezè le rest. Il è vrè c il n étè plu tu jen é ce sè fors l avè t abadoné.

Je précise enfin qu’il ne s’agit pas de sténographie. Il suffirait que je t’écrive le même paragraphe à la main en plaçant « mes » accents magiques pour le montrer.

Définis le mot « écriture ». Ecrire, pour moi, c’est jouer et travailler avec des mots et des phrases pour « fabriquer » du sens, de la beauté, de la force pour la pensée, de la joie, de l’humour, du bonheur,… pour moi-même et, bien sûr, pour l’autre.

Définis ton style. Influencé principalement par les classiques des 19e et 20e siècles, je pense que mon style est classique avec quelques libertés et fantaisies personnelles. Débarrassé, j’espère, d’éléments qui, en ce 21e siècle, pourraient être ressentis comme lourds et désuets.

Allez… Je ne peux m’empêcher de t’en demander un échantillon… de ces libertés, hein… « C’eût été la république des arbres, mais une république vraiment « arbrocratique ». » « … et où accrocherait-il les mangeoires quand l’hiver reviendrait ? (C’est ce que vous saurez …) « Patience, patience (on est en vacances, non ?), … » « il ne pouvait s’empêcher de chercher … quoi ? » « Pour ne pas attrister ses lecteurs par ses propres propos profonds, … »

Facile ou compliqué d’être lu ? Ce sera probablement assez compliqué. Un nombre important de lecteurs potentiels se sont délocalisés vers le tout audio-visuel. La multiplication des loisirs laisse moins de temps pour la lecture. Ce n’est pas nouveau, mais des élèves ou étudiants d’aujourd’hui lisent avec trop de difficulté, ont trop peu de vocabulaire pour aimer lire. Enfin, un indice qui n’a pas de valeur statistique : sur un échantillon de 25 personnes proches, 10 seulement ont diffusé le texte de l’interview réalisée avec Bob Boutique.

Là, je vois ce que tu veux dire. Mais ce n’est pas là que je voulais t’emmener mais vers un aspect compliqué de l’écriture, et même de la production artistique en général : l’écrivain (l’artiste) met pas mal de lui-même dans son œuvre. N’est-il pas compliqué de se livrer ainsi aux yeux de parfaits inconnus… et même de son entourage ? Oui, tout à fait, et encore plus pour les timides, dont je fais partie, qui ont très peur de donner une mauvaise image d’eux-mêmes et d’être méprisés. Mais après des années de réflexion et de travail sur moi-même, je me suis senti capable au moment où j’ai commencé mon récit (59 ans) de montrer une partie de moi-même au public et à mon entourage sans crainte du jugement de l’autre. Je n’ai toutefois pas osé, comme en sont capables certains écrivains, exposer des aspects trop intimes et j’ai également filtré ce qui concernait mes personnages qui ont un alter ego dans la vie réelle, par respect pour leur vie privée. De toute façon, le personnage d’Henri dans le récit n’est pas exactement le Alain qui te parle pas plus qu’il n’est le Alain qui se regarde dans le miroir le matin. Et le Alain qu’on découvrirait après 20 ans de psychanalyse serait encore différent. Enfin, mon profil est de toute façon partagé par de très nombreuses personnes et n’a rien d’extraordinaire.

Tu dis que certains personnages ont leur alter ego dans la réalité. Comment crées-tu tes personnages ? Au départ, il n’y a pas eu de création dans la mesure où la plupart de mes personnages sont réels. Mais très vite, je me suis aperçu que je les modifiais partiellement afin qu’eux-mêmes et un lectorat éventuel sentent surtout le regard positif réel que je porte sur eux. En d’autres mots, je les ai construits pour faire ressortir leurs qualités, leur valeur. A contrario, le personnage d’Henri, ton serviteur, a peut-être parfois été noirci pour mieux montrer son évolution vers un état plus heureux. J’ai fait de même avec l’environnement, les événements et les actions du récit. Pour conclure, sans fausse modestie, je dirais que j’ai fait un travail de construction plutôt que de création.

Comment s’est imposée ton histoire au point de devoir la coucher sur le papier ? Vers 2005, j’ai rencontré sur internet quelques personnes avec qui j’ai sympathisé. Deux plus particulièrement, une jeune-femme de 25 ans et une femme de mon âge, avec qui j’ai très vite eu des conversations presque quotidiennes. Je me suis rapidement demandé si je parlais vrai ou si je présentais un personnage susceptible de conserver leur amitié. Je me suis posé la même question sur la manière dont je me voyais moi-même. « Ai-je vraiment raté ma carrière professionnelle ? Suis-je vraiment condamné à rester timide et isolé jusqu’à la fin de mes jours ? Suis-je réellement altruiste ? Ai-je raté mon mariage parce qu’il n’a duré que 20 ans ? Est-ce bien exact ce que je pense avoir fait pour mes filles ? … ». Pendant ce temps, j’avais redécouvert le plaisir d’écrire et aussi le fait que le temps mis à écrire une phrase est propice à une meilleure réflexion et permet d’éviter les pensées qui tournent en rond. Les éléments étaient réunis pour que j’entame mon petit récit qui m’a apporté beaucoup de plaisir et même des moments d’enthousiasme.

Facile ou compliqué de mettre le point final à un livre ? Dans mon cas, j’ai un peu précipité la fin parce que, diffusé sur un blog (effacé depuis), mon récit amenait tellement peu de réactions que j’avais l’impression de parler dans le désert. J’ai dès lors travaillé le dernier chapitre pour ne pas donner l’impression d’un récit inachevé. Par contre, si j’avais l’imagination de certains auteurs de ma connaissance, ce serait beaucoup plus difficile d’écrire le mot « fin ».

Comment voit-on ton travail d’écriture autour de toi ? Dans un premier temps, un peu de crainte chez quelques personnes qui redoutaient d’être exposées sur la place publique dans la mesure où il s’agit d’une autofiction. Je les ai rassurées. Beaucoup d’encouragements de quelques proches et amis de proches. Une part de subjectivité bien sûr, mais aussi des avis positifs émanant de professionnels de la lecture et de l’écriture. Quant à mes deux filles, elles partagent pleinement mon bonheur d’avoir écrit ce livre.

Une toute dernière question, si tu veux bien? A la lecture de ta 4e de couverture, une question s'impose... Ton livre "Par la fenêtre", en fin de compte... Quel genre ? Comment le qualifierais-tu ? Un roman ?

Le plus concis serait de dire que mon texte est une autofiction. Pour détailler et nuancer un peu, je dirais qu'il s'agit d'un RECIT d'inspiration autobiographique avec les libertés par rapport à la stricte réalité qu'autorise le genre. Le temps de l'écriture a permis une réflexion sur le monde, les hommes, ma vie et, partant, un peu d'introspection ainsi que, de temps à autre, des messages sur le comportement de la société, voire des messages un tantinet philosophiques ("Henri savourait prudemment ce qui doit être le bonheur." "La recherche était peut-être plus importante que l'objet. Et que peut-on faire d'autre quand on a peur qu'il n'y ait rien?")
Pas un roman: il n'y a pas de création de personnages, d'atmosphères,...
Pratiquement pas de dialogues si ce n'est Henri qui implicitement se parle à lui-même.

Une couverture qui interpelle, une approche des mots ludique et surprenante, et un sujet de bouquin qui ne peut que trouver, en chacun de nous, un écho ! J'ai hâte d'en découvrir plus... Pas vous ?

Christine Brunet

www.christine-brunet.com

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Alain Delestienne 25/09/2014 18:55

Bien merci pour vos commentaires, Jean-Louis et Nicole.

De Bodt Nicole 25/09/2014 14:25

Je ne connais pas Alain. Mais pour les commentaires que j'ai pu lire sur Facebook, j'avais voulu comprendre qu'il affichait un bel esprit humaniste. Votre rencontre, vos questions bien choisies Christine, ses réponses authentiques me persuadent de plonger dans son univers et d'apprendre à le connaître davantage. Merci.
Nicole

Jean-Louis Gillessen 25/09/2014 14:23

Oui, on ressent bien le travail de l'artisan, le souci de la recherche. L'orthographe personnelle est intéressante et lisible. Le récit autofictif est une forme bien particulière intéressante et qui interpelle.

Alain Delestienne 25/09/2014 10:16

Un grand merci, Christine, d'avoir republié cette interview qui me rappelle les nombreux échanges agréables et enrichissants que nous avons eus. Merci à Carine-Laure et Edmée pour leurs commentaires gratifiants.
PS: un ajout à cette interview, après publication, qui met en évidence une faiblesse de la 4e de couverture relevée par plusieurs lecteurs. Copié-collé d'un échange de lettres avec la bibliothèque de Seneffe:
Madame, Monsieur,
je me tourne vers vous pour vous faire part d'une remarque d'une de nos lectrices. Nous avons récemment acquis le livre "Par la fenêtre" d'Alain Delestienne. Ce livre est très plaisant à lire et nos lecteurs en sont ravis d'autant plus qu'il s'agit d'une personne de l'entité de Seneffe. Notre lectrice s'est étonnée que le résumé ne correspond pas tout à fait au contenu. En effet, dit-elle, le résumé parle d'une rencontre sur Internet des deux personnages mais dans le livre il s'agit d'un message retrouvé dans une bouteille. Que s'est-il passé lors de l'édition ? Pouvez-vous m'éclairer pour que je puisse répondre à notre lectrice ?
En attendant de vous lire, veuillez agréer, Madame, Monsieur, l'expression de nos sentiments respectueux.

Haulotte Marie-Chantal

Réseau des Bibliothèques de Seneffe

Chère Madame Haulotte,

Ce petit mot pour répondre au mail que vous avez adressé à mon éditeur, les "Editions Chloé des Lys", et vous permettre d'informer votre lectrice au sujet de la 4e de couverture de mon livre. Lesdites éditions laissant une grande liberté à leurs auteurs, je me dois de préciser que le problème de cette 4e est une erreur de ma part due à la précipitation. Un autre lecteur m'avait déjà fait la même remarque. Avec le recul, je m'aperçois que j'ai oublié de bien me mettre à la place du lecteur et que je consacre une grande partie de la présentation du livre à ce qui a été la genèse de mon envie d'écrire alors que dans le livre, cela est seulement évoqué en une page. La fin de la présentation à partir de "La contemplation de ...", correspond mieux au contenu du livre, mais demanderait d'être développée. Je ne doute pas que s'il vous arrivait de rédiger une fiche de lecture au sujet de mon livre, il vous serait aisé de corriger le tir.

J'espère vous avoir mise en mesure de répondre à votre lectrice et je la remercie de sa question qui montre son intérêt.

Edmée De Xhavée 25/09/2014 08:27

Vrai que je connais surtout Alain pour ses commentaires sentis et pensés sur blogs ou posts Facebook. On imaginait une sensibilité charmante, et l'amour des mots et des choses exprimées. J'aime le sujet de son livre, qui est bien "de notre temps" et que, j'en suis certaine, il sait mettre en vie avec sa discrète élégance

Carine-Laure Desguin 25/09/2014 07:42

Un vrai artisan de la phrase. Bravo à Christine Brunet qui pose souvent les bonnes questions!