Le joueur de flûte de Hameln, un conte de Didier FOND

Publié le par christine brunet /aloys

Le joueur de flûte de Hameln, un conte de Didier FOND

Le joueur de flûte de Hameln

Première partie

C’est sans doute une des plus célèbres légendes de l’Allemagne médiévale. Elle a largement dépassé les frontières et s’est répandue un peu partout en Europe. Elle a même été adaptée au cinéma –sans doute plusieurs fois, mais je ne me souviens que d’un film, tourné dans les années 60, dont le titre reprenait celui de la légende et dont le rôle principal (le joueur) était tenu par Donovan. C’est loin d’être le chef d’œuvre du septième art et dans le genre kitsch, on ne trouve guère mieux. En tant qu’acteur, Donovan faisait ce qu’il pouvait mais je pense honnêtement qu’il était beaucoup plus à son aise sur une scène, derrière un micro avec sa guitare. Ces réserves mises à part, ce film avait une fraîcheur naïve qui ne manquait pas de charme. Il est actuellement introuvable. Si vous arrivez à mettre la main dessus, SVP prévenez-moi. Merci d’avance.

Il est temps maintenant de retrouver notre conteur.

En l’an 1284, la ville de Hameln fut le théâtre d’un événement très étrange et assez inquiétant. Des milliers et des milliers de souris et de rats envahirent soudain la cité. Nul ne savait d’où venaient ces rongeurs importuns. Ils se glissaient partout : dans les cuisines, dans les chambres, les magasins ; ils pullulaient dans les rues et sur les places publiques. Le bourgmestre, gros homme très doué pour faire l’important mais un peu moins pour régler les affaires de la cité, affligé d’une avarice viscérale qui le poussait à considérer l’argent de ses administrés comme le sien propre, en trouva même deux dans son lit. Loin d’être effrayées, les souris facétieuses en profitèrent pour lui enlever quelques morceaux de chair superflus avant de disparaître dans un trou.

Evidemment, la panique s’empara de la ville. Le bourgmestre réunit les membres de son conseil dans la salle d’apparat de l’hôtel de ville et chacun essaya de trouver une solution à ce grave problème. Un autodafé ? Pourquoi pas ? Il y avait bien dans les geôles de Hameln quelques prisonniers qui seraient sans doute tout à fait heureux de participer activement au nettoyage de la cité. L’adjoint du bourgmestre, qui se piquait de littérature, rédigea un avis « sommant les infâmes bestioles de quitter au plus tôt ce lieu où elles n’étaient pas les bienvenues sinon, un châtiment exemplaire s’abattrait sur elles. » On trouva l’idée excellente et il fut décidé qu’on lirait publiquement aux souris ce discours grandiose. On proposa une messe, célébrée en grande pompe dans l’église de la ville, suivie d’une cérémonie d’excommunication des rongeurs au cas où ces derniers s’obstineraient à ne pas obéir aux ordres. Le malheureux qui émit l’opinion que la présence des rats dans la ville était peut-être « une punition divine envoyée par le Ciel pour inciter les habitants de Hameln à se conduire un peu plus charitablement qu’à leur ordinaire » se fit huer et on menaça de lui donner le premier rôle dans l’autodafé qui allait se préparer.

« On fit comme on avait dit. Réunie sur la grande place, la population de Hameln assista à un superbe autodafé, écouta religieusement l’avertissement donné aux souris ; les accusées n’en tinrent absolument pas compte. L’évêque les excommunia avec virulence : cela ne leur fit ni chaud ni froid et les rats continuèrent de foisonner dans les rues. Ils semblaient même encore plus nombreux qu’avant les cérémonies. Une telle insolence manqua faire étouffer de fureur le bourgmestre.

Les gens de Hameln commencèrent à sérieusement s’agiter. L’incompétence de leur bourgmestre sautait aux yeux de tous et on parla d’avertir le Pape de ce scandale. Alors que les esprits s’échauffaient et que les rats continuaient à piller les réserves de la ville, un jeune ménestrel apparut un matin sur la grande place. L’étonnement fut grand. D’où sortait cet individu ? On avait simplement oublié que les portes étaient à présent toujours ouvertes au cas où les souris auraient la bonne idée de les franchir dans le bon sens. Le jeune homme ne semblait nullement affecté par la présence des rongeurs qui, désormais, passaient le plus clair de leur temps à se faufiler sous les robes des dames afin de leur mordre les mollets. Il assista ainsi à plusieurs scènes fort amusantes puis, lorsqu’il eut fini de rire, il se dirigea vers l’hôtel de ville et demanda audience au bourgmestre. On le mit à la porte sans sommation : Sa Grandeur avait autre chose à faire qu’à recevoir des mendiants, il avait un énorme problème à résoudre : peut-être ne l’avait-on pas remarqué, mais les rats pullulaient dans la ville et il fallait trouver un moyen de se débarrasser de ces envahisseurs. Le jeune ménestrel insista : il avait la solution à ce problème. Une solution simple, qui ne coûterait qu’un peu d’argent.

Immédiatement, le bourgmestre devint visible. Réuni en toute hâte, le conseil écouta les explications du jeune homme : ce dernier avait une flûte avec laquelle il savait charmer les rongeurs. Il pouvait, moyennant salaire, faire sortir les rats de la ville et les emmener suffisamment loin pour qu’ils n’aient pas la possibilité de revenir. Le bourgmestre réfléchit. L’évêque, présent, déclara que « cela sentait l’hérésie et la diablerie » mais que, vu l’urgence de la situation, « l’Eglise saurait fermer les yeux sur certaines pratiques intolérables, à condition bien sûr qu’elles débouchassent sur un résultat concret ». La somme demandée par le ménestrel était très rondelette, mais la ville avait largement de quoi le payer.

Devoir dépenser autant d’argent lui faisait mal au ventre. Il n’était pas le seul à ressentir ce genre de douleur. L’avarice du bourgmestre avait déteint sur une grande majorité de la population et sur tous les membres du conseil, y compris sur l’évêque dont le plus grand plaisir, le soir, était de compter et recompter ses trésors. Vous pensez bien que la proposition du jeune homme fut discutée et rediscutée ; on parlementa, on marchanda, on proposa moult tractations. Mais le ménestrel restait inflexible. Finalement, le conseil donna son accord, mais avec de telles grimaces de souffrance qu’on eût dit que tous les membres allaient expirer dans la demi-heure.

« Fort de cette promesse, le jeune homme se rendit sur la grande place, sortit sa flûte de sa poche et se mit à jouer un air étrange, assez mélodieux, mais dont la monotonie finissait par devenir lancinante. Les rats surgirent de tous les coins de la place et se groupèrent aux pieds du jeune homme. La tête levée, ils contemplaient fixement le joueur, les moustaches frétillantes. Quand la place fut couverte de rongeurs, le jeune homme se mit doucement en marche vers la porte de la ville. L’armée des rats le suivit sans hésiter. Il traversa ainsi une grande partie de la cité, franchit la poterne, traversa le pont et se dirigea vers la rivière qui coulait en contrebas. Sans cesser de jouer de la flûte, il entra dans l’eau jusqu’à mi-corps. A cet endroit-là, la rivière avait un débit rapide, furieux, augmenté encore par les pluies qui s’étaient abattues récemment sur la région. Envoûtés par le son de la flûte, les rats se jetèrent dans la rivière, furent emportés par le courant et périrent jusqu’au dernier.

« Lorsque le jeune homme revint dans la ville, les habitants, massés dans les rues, l’acclamèrent et le portèrent en triomphe. Le bourgmestre lui serra vigoureusement la main et l’embrassa ; l’évêque le bénit. « Mon argent », dit simplement le ménestrel en tendant la main.

C’était le moment que tout le monde appréhendait. Le bourgmestre se racla la gorge et commença une longue explication qui tendait à prouver que la ville était pauvre, qu’elle ne pouvait pas payer tout de suite une telle somme et qu’elle demandait un délai pour s’acquitter de sa dette. Le jeune homme écouta ce discours en silence. Son regard noir ne quittait pas le visage du bourgmestre. Puis, ses lèvres minces s’écartèrent en un étrange sourire, à la fois ironique et rêveur. « Très bien, dit-il seulement. Je vous donne un an pour réunir la somme. Je reviendrai dans un an jour pour jour pour recevoir mon dû. »

Là-dessus, il s’inclina profondément devant les Hautes Autorités et quitta tranquillement la ville. »

(A suivre)

Didier FOND

fonddetiroir.hautetfort.com

Publié dans Nouvelle

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Didier 26/07/2014 21:09

Merci à tous deux pour le commentaire et le lien.

Louis 26/07/2014 09:38

Si j'en crois ce site : http://www.cineclubdecaen.com/realisat/demy/joueurdeflute.htm, le DVD existe bien sous forme de coffret...

Belle légende !

Jean-Louis Gillessen 26/07/2014 02:28

Toujours et encore les même plaisir et intérêt à découvrir et lire les contes de Didier Fond. Je n'ai malheureusement aucune piste pour trouver le film interprété par Donovan. Vivement la suite demain.
Merci et bravo Didier